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Levaisseaudor

Levaisseaudor

Ecrire, marcher pour laisser une trace. Correspondances imaginaires entre des êtres improbables. l'art "appliqué" de la rencontre. Actualité culturelle pas forcément actuelle. carnets (extraits) poético-philosophiques Impressions de voyage à mille lieues ou ici même.

Le maître ignorant

 

Les Bouchards, 21h18

 

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Écrire. Beaucoup plus difficile à l'écran que sur le papier. La page blanche sur l'ordinateur est brillante et lumineuse, elle accroche le regard, le blesse sûrement. Le papier est plus doux, il glisse sous la plume ou le bic! la pointe peut s'aventurer, faire demi-tour, dessiner et se suspendre. Les doigts tapent, frappent ou se retiennent un instant paralysés. Je suis sur mon orbite, les mots que j'écris proviennent de ma seule volonté. Les communiquer est naturel, c'est ce qui leur donne sens et matérialité, ce qui me confronte au jugement d'autrui ou à sa plus complète indifférence. Sans le savoir! je m'applique l'Enseignement universel, celui développé par Joseph Jacotot, révolutionnaire exilé en1818 à l'Université de Louvain pour y enseigner la littérature à des étudiants dont il ignore parfaitement la langue. Son instrument sera le livre Télémaque et sa traduction. Jacques Rancière dans son ouvrage "le maître ignorant" nous fait la biographie de ce personnage hors et pourtant très commun. Son travail aboutit à un véritable essai philosophique sur l'éducation, la partie politique est plus discutable. L'enseignement universel, celui qui émancipe, celui qui se prend plutôt que se donne est la découverte par inadvertance de Jacotot. La volonté est le maître mot de la méthode. Ne peut émanciper que celui qui est émancipé.

Hier soir, j'entends sans réagir, cette "vérité" que le bac est la clé, l'unique, la seule pour...quoi donc au juste réussir sa vie? s'épanouir? s'émanciper? Est-ce que la personne qui assène cette vérité à son fils forcément en pleine opposition, pense avoir lui-même réussi sa vie, se considère-t-il émancipé du jugement ordinaire et de la pensée commune qui tend à porter une disgrâce sans fin sur la chose manuelle, la voie de l'apprentissage. Pourquoi en arriver à des impasses aussi virtuelles que erronées? L'éducation que l'on reçoit habituellement ne nous conduit pas en effet à nous prendre en main, à choisir parmi tous les possibles qui existent en chacun de nous : du plus faible soit-disant intellectuellement au plus savant souvent par ailleurs le plus faible devant l'imprévisible. L'imprévisible, c'est bien pour et non contre ça que l'enseignement actuel prépare le moins. L'improvisation est le mot tabou en didactique. Pourtant préparer de jeunes gens à de telles séances à travers le théâtre et plus généralement l'art est bien l'objectif de tout pédagogue qui se respecte et donc respecte son élève. Car l'enseignement de Jacotot fait de l'élève une personne véritable, quelqu'un qui va puiser en lui des réponses en comparant les choses entre-elles et surtout en se confrontant aux questions d'un autre "ignorant" son maître, garant d'un encadrement sans failles, prônant l'effort et la volonté. Comment? cela peut commencer par prendre l'escalier plutôt que l'ascenseur, un travail de copie d'un texte choisi librement pour dès le matin délier la main et les idées. Apprendre à se rassembler, à se confronter, à se préparer joyeusement à l'altérité et non l'adversité. Savoir que le vrai savoir est issu de cette passe d'armes quotidienne avec ses règles, sa tenue. La méthode n'est pas sans nous rappeler celle d'Edgar Morin, que chacun peut développer "indépendamment ensemble" à travers l'idée d'un tissage, d'un métissage culturel, de voyages forcément. C'est le disciple qui devient le maître, la rencontre ordinaire qui forme et même mieux transforme. En pleine période révolutionnaire, le souci de Jacotot est d'enseigner pour émanciper le citoyen et non pour l'abrutir ou le garder à sa botte, celle de la connaissance détenue par quelqu'un de toujours supérieur à soi...C'est ce que le système éducatif voudrait nous faire croire (et d'ailleurs la plupart du temps, il n'en a même plus besoin tellement ses pratiques sont ancrées dans les esprits y compris "cultivés") que chaque avancée dans la connaissance creuse chaque jour davantage notre ignorance. Plus on étudierait plus elle serait infinie, nos maîtres toujours supérieurs se chargeraient bien et d'une admirable façon de nous le faire comprendre : humiliation, cours magistraux, punition collective où l'individu est nié, absence de récompenses, de gratifications bien naturelles, montée dans la hiérarchie par cooptation, passes droit et surtout opprobre total sur le monde manuel, élitisme dans le domaine artistique ... Alors que seraient beaucoup plus utile à notre émancipation des séances d'ennui (voir les pages magnifiques de Daniel Pennac dans Chagrin d'école sur le sujet), d'improvisation, d'imagination créative, de lecture assidue (le livre-témoin que l'on s'approprie qui nous fait advenir), de copie, d'endurance physique et intellectuelle ( randonnées, récitations de poèmes, apprendre par coeur, écriture personnelle par le biais de carnet, de journal de bord...).

Conclusion. En chine, il y a 10, j'avais acheté et rapporté le Lotus bleu en chinois. Mon ainée a toujours aimé cette histoire d'un enfant sauvé des eaux par Tintin. Je pense, selon Jacotot lui faire apprendre les rudiments du chinois par une comparaison "assistée" par d'autres ignorants c'est-à dire ses proches. De même ma dernière, toujours inquiète de se retrouver seule (on peut le comprendre au vu de son histoire) s'est vue confiée Le petit Prince d'Antoine de Saint Exupéry, à lire et à relire, à s'en faire une ritournelle, un refrain rassurant, archi connu. A chaque absence de sa part (quand absente à elle-même elle vit dans mon ombre, sans aucune autre volonté que de s'oublier, de se couler dans ma gestuelle, mon vouloir), je la ramène à elle par une question sur l'histoire du garçon, en provenance d'une minuscule planète, sans localisation précise et seul, immensément seul jusqu'à sa rencontre avec l'aviateur échoué au milieu du désert. Alors ses yeux s'animent, son intelligence fonctionne pour elle, ses sens reprennent vigueur, sa respiration devient plus profonde. Elle est.

 

 soutenance 008

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Laurent 14/03/2011 12:11


Une réaction ne peut qu'engendrer une opposition...
même si je suis conscient de la faillite de l'éducation, nous vivons dans une société qui laisse peut de place à l'improvisation... je souhaite à tous de détenir les clés de la liberté, de
l'intégration et de l'épanouissement de soi...
Et si la révolution pouvait être pacifique...