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Levaisseaudor

Levaisseaudor

Ecrire, marcher pour laisser une trace. Correspondances imaginaires entre des êtres improbables. l'art "appliqué" de la rencontre. Actualité culturelle pas forcément actuelle. carnets (extraits) poético-philosophiques Impressions de voyage à mille lieues ou ici même.

les étudiants du soir

 

Autrement, différemment selon chacun et à chaque fois.

Cela signifie : to move.

Lorsque j'ai quitté mon petit paradis qu'était l'école d'A. après 5 ans de service (bons et loyaux aux yeux mouillés de ceux que j'y laissais), Madame le maire m'a demandé les raisons de mon départ, inquiète de n'avoir pas assez fait pour l'école, ses élèves et son enseignante (ce qui était difficile voir impossible!). Je lui ai répondu que je quittais les lieux parce que justement tout allait bien. J'avais fait le tour de la question et de moi-même à cet endroit, exploité au maximum le splendide environnement, rencontré des êtres extraordinaires comme les "résidents" de la maison de retraite et leur animatrice Sylviane, des parents passionnés par leur métier, des enfants surtout sensibles et curieux. J'avais marché, couru des centaines de kilomètres, dessiné, chanté, dansé avec eux. J'avais été heureuse vraiment, nous avions continué à grandir ensemble. Seulement, eux comme moi, l'heure était venue de nous séparer, aller à la rencontre d'autres personnes ailleurs.

J'ai effectué 500km pour rencontrer cette autre terre, ces autres et une vie autre mais toujours avec eux et lui dans ma tête. Amerey ne me quitterait pas de sitôt, voir jamais. Chaque  jour dans ma nouvelle fonction de cp je m'appuyais sur ces années d'expériences, leur sourire, les odeurs (la confiture de fraises, la ratatouille de la fête des légumes en avril...) et les mélodies (l'orange du marchand, la chauve souris, la maman des poissons, je veux du soleil...).

 La dynamique est prépondérante dans l'éducation. L'immobilisme c'est la mort de la curiosité, de l'envie d'entreprendre et d'apprendre aussi bien pour les élèves que pour les professeurs surtout. Multiplier les pains, diffuser ce que en quoi on croît (la poésie par exemple) suppose changer de place et de points de vue, de mains et de visages tout en gardant bien précieux là en plein coeur ceux qu'on aimera toujours. Ce mot tabou dans l'éducation et pourtant essentiel : l'amour.

Avant de partir si loin, j'ai effectué une dernière année comme remplaçante dans un département que j'apprécie maintenant de retrouver pour sa fraîcheur, son dégradé puissant de verts, sa sensibilité de grosse brute. 

Voici un courrier adressé à Marie, une amie de passage sur une passerelle pas évidente, celle de reprendre des études pour s'affirmer enfin 20 ans plus tard.

 

Bonsoir marie,

 

Cette semaine de fac (vacances de la toussaint)m'a totalement emportée et déconnectée de la vie courante et hurlante. Je t'avouerai que ça va moyen, il n'y a guère que la méthodo de Bertaux que je potasse sur l'analyse des récits de vie qui me tient "en vie".  

Daniel Bertaux, Récit de vie, enquête et méthodes, Armand Colin, 3eme édition, 2010

 

L'ambiance à l'école (aucun remplacement!!!) empire et se radicalise. Les tranchées se creusent devant la mine attristée des gamins. Moi, j'erre comme "une âme en peine" me dissimulant pour avancer dans mes lectures...comme le soir quand j'étais enfant lorsque j'éteignais sitôt que j'entendais le pas de mon père montant l'escalier.

 La journée, je prends des bains dans les classes dont les maîtres me demandent, les autres les "enseignants" disent que ça roule pour eux, qu'ils n'ont pas besoin "eux" de quelqu'un dans leur classe ( dans leurs pattes devraient-ils dire); à aucun moment, ils ne mentionneraient les enfants, partie négligeable de leur pratique apparemment.

Mon moment préféré c'est l'étude du soir où tous les gosses tous niveaux confondus retournent en classe heureux! J'utilise la salle d'arts plastiques, tables en carré avec un passage, la salle de classe du fou, histoire de dessiner sur son tableau avec des craies de couleur, et laisser tel un parfum de femme une odeur incongrue : celle d'un poème, d'une lecture offerte....

Les "étudiants" partent en voyage, les devoirs en bandoulières, on joue au pendu avec des mots fabuleux (ceux à apprendre par coeur, on les apprend avec le coeur), on découvre le jeu Turc du Okai (ramené de là-bas tout en bois pesant une tonne dans ma sacoche), à la chasse aux angles obtus (et là il y a pléthore!) aigus et droits (c'est moins drôle), on fait des chaînes de mots, de nombres jusqu'à plus soif, alors on remonte le cours des fleuves jusqu'à la source (notion inconnue pour certains cm!), on découvre que l'eau de la Demoiselle est pleine de fer et pétillante (jet'en ramènerai Marie une bouteille promis) et puis on compare les institutions françaises et anglaises, on s'interroge sur les différences entre monarque et président, les filles rêvent au prince charmant, et tous ensemble à la fonction suprême...

Et puis on finit toujours par une histoire : La fille des batailles, Le chien bleu, Crasse-tignasse ou La soupe aux cailloux...Une poésie de Perec, Tardieu, Eluard, Prévert, Rilke, Guillevic, Char et d'autres, attrapée dans les recueils que j'apporte comme la nourriture aux oisillons affamés. On dessine, colorie, griffonne, découpe, colle, écrit des petits mots, des mots tendres sur de minuscules morceaux de papier qu'on fera parvenir demain à l'heure de la bousculade, les oreilles assourdies par la sonnerie. Les grands font lire les petits avec une patience inimaginable. On se confie aussi. Les gros durs lâchent prise, deviennent poètes.

Cette heure là vaut toutes celles de la journée passée entre "les pattes" de ces "attachés case" à mi-temps histoire de pouvoir faire les soldes dès leur lancement et les enchères sur e-bay. Oui ce soir, je me lâche, marre d'être subalterne, terne surtout!

17h30 les enfants sortent tous chauds dans la nuit ruisselante, éclairés par les phares des voitures, les grands donnent la main aux petits. Au revoir maîtresse, à demain, tu prends le groupe rouge hein?

 

s. 

Je ne sais pas pourquoi je te dis tout ça, mais au milieu de ces 250 gamins et cette dizaine d'adultes je me sens encore plus seule que dans ma classe maternelle perdue au mileu des champs.

 

 

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