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Levaisseaudor

Levaisseaudor

Ecrire, marcher pour laisser une trace. Correspondances imaginaires entre des êtres improbables. l'art "appliqué" de la rencontre. Actualité culturelle pas forcément actuelle. carnets (extraits) poético-philosophiques Impressions de voyage à mille lieues ou ici même.

les trois becs

 

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Lorsque vous arrivez dans la Drôme, il est courant qu'on vous désigne nonchalamment ce synclinal dominant la vallée. Dès lors, il constituera un repère dans vos déplacements, vous attirera inexorablement pour peu que vous soyez curieux et amoureux. L'endroit est très intime, rappelle la naissance du monde de Manet.

L'hiver, l'endroit n'inspire pas : la neige et le vent vous dissuadent de l'affronter. Alors patiemment, vous allez vous entraîner à marcher sur la rocaille, dans la bourrasque, seul sans eau : les fontaines étant rares. Vous rentrerez le soir comme moulu par l'alternance ininterrompue de montée et de descentes, la bouche sèche sans appétit.

Le grand Serre, la pierre sanglante, des abbayes désertées, chapelle à ciel ouvert, herbe jaunie et rase persistante, griffures des acacias et genévriers vous feront passer l'hiver gravement jusqu'à ce que la neige fasse son apparition deux jours pas plus jetant la panique partout dans les cités

Enfin, le printemps venu, le papillon frôlant votre joue, les violettes vous enivrant, l'eau vive claquant sa langue sous le soleil timide, le jour prenant la nuit, votre regard à nouveau se tournera vers les trois becs.

Et puis un dimanche matin, l'absence de prévisions orageuses vous décide à partir enfin.

 

"Celui qui un jour allumera la foudre

Doit longtemps être pareil à un nuage."

Nietzsche, Poésies, p207

 

les-3becs-011.jpg   les-3becs-005-copie-1.jpgles-3becs-017.jpg

Eau, fougasse aux olives, sandwichs au curry et un voluptueux pamplemousse remplissent le sac ainsi qu'une sucette shupa au cas où le moral flancherait.

L'aller-retour depuis l'auberge des dauphins élevée par Maurice Burrus au coeur de la Forêt de Saou prévoit 8h de marche. Burrus était un richissime industriel alsacien, coiffé d'un chapeau melon qui va réaliser un rêve simple et merveilleux, un caprice éternel : soumettre une forêt entière à son désir.

Le départ rapide se fait le long du   la Grande Combe, cerné de parois rocheuses. L'allure régulière avale le sentier pentu et en lacets. L'entraînement hivernal fait des miracles ; de nombreux groupes sont dépassés jusqu'au pré de l'âne puis au Pas de Siara.

Le vent soudain vous cueille, glace votre dos brûlant et en sueur. Le visage se rétrécit, le nez frémit de tant d'air. L'enlèvement est définitif. Un dynamisme ascensionnel s'enclenche tel une symphonie prenant appui sur sur elle-même. Malgré les rafales qui vous empêchent à chaque sommet : Le Veyou, le Signal(1559m) et Rochecourbe de vous tenir debout, le froid qui vous gèle les mains, les yeux en pleurs, le visage fouetté par les cheveux que vous n'avez pas eu l'idée de retenir ou coiffer d'un bonnet, l'altitude qui vous fait vaciller à chaque passage délicat, rien ne peut plus vous faire renoncer à "voler" dans un paysage et un ciel changeant chaque seconde.

La terre parée de toutes les nuances possibles de verts, ombrée de ci delà par des nuages galopant et mutant sans relâche, est ce patchwork méticuleux décrit par Giono.

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Mais ce qui vous touche au plus profond de l'âme c'est l'air, caressant, fou furieux les formes alanguies du synclinal, giflant les arbres et brossant l'herbe des cimes, comme une peau qui frissonne sous le désir.

Les trois Becs sont une base d'envol.de l'imagination aérienne. Nietzsche, encore lui est le type même du poète vertical, du poète des sommets, du poète ascensionnel révélé par l'analyse renversante de Gaston Bachelard l'air et les songes, chapitre V  .

L'air est la substance même de notre liberté, la substance de la joie surhumaine.L'air pur est conscience de l'instant libre, la promesse d'un avenir;

 

"De ses narines, il absorbait l'air lentement et comme pour interroger, comme quelqu'un qui, dans les pays nouveaux, goûte un air nouveau." Nietzsche, p260

 

Dans la simple joie de respirer l'air pur, on trouve la promesse d'une puissance :

 

"L'air s'emplit de promesses;

je sens passer sur moi l'haleine des lèvres inconnues

-Voici venir la grande fraîcheur..."p274, Ecce Homo

 

L'attaque de l'air vif grandit le corps, le plie et le déplie pour mieux l'assouplir. Contre l'élément, le corps se relève ou meurt, il se maintient debout quelque soit l'effort.L'obsession devient la verticale contre l'amollissement des chairs et de l'esprit.les-3becs-006-copie-2.jpg

 

"Par delà le nord, la glace et l'aujourd'hui,

Par delà la mort

à l'écart ;

Notre vie, Notre bonheur!

Ni par terre

Ni par eau

t une trouveras le chemin

qui mène aux hyperboréens"

Nietzsche, p245

 

La verticalité nécessite un long et patient apprentissage : "Qui veut apprendre à voler un jour, doit d'abord apprendre à se tenir debout, à marcher, à courir, à sauter, à grimper et à danser : on n'apprend pas à voler du premier coup."

 

 

jonathan le goéland

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Martine 16/02/2014 15:55

Une ascension enivrante à l'odeur de vent et de pamplemousse. La beauté d'un "patchwork méticuleux" dont les photos font écho; la recherche d'une intimité sensuelle, le désir de renaître? (la
naissance du monde). Tu fais partager avec force ton ressenti et tes émotions, on éprouve la morsure du vent et du froid. Je m'accroche à tes pas, partageant l'envie du sommet (l'obsession devient
la verticale contre l'amollissement des chairs et de l'esprit). Peu à peu, je sens qu'au-delà de la marche, il y a un combat, l'envie d'en découdre...