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Levaisseaudor

Levaisseaudor

Ecrire, marcher pour laisser une trace. Correspondances imaginaires entre des êtres improbables. l'art "appliqué" de la rencontre. Actualité culturelle pas forcément actuelle. carnets (extraits) poético-philosophiques Impressions de voyage à mille lieues ou ici même.

Madame Paradis ou le métier d'homme

 

La locomotive dans la Coupole, le 26/03, a-m

  PICT0068.JPG

Quand je suis entrée dans cette chambre d'hôpital, je l'ai découverte allongée, une boite outils ouverte à ses côtés, se récurant à l'aide d'un instrument de dentiste le trou métallique percé au milieu de sa gorge. Mimi, 80 ans environ venait de subir une trachéotomie.D'emblée, j'ai regretté cette présence sordide, ne pensant qu'à moi, mon envie de dormir, de ne plus rien ressentir, d'entendre, et même de regarder. POur le silence j'allais être servie car Mimi était aussi muette qu'une tombe, forcément depuis son opéation.Devenue sourde avec l'âge, elle n'écoutait ni radio ni tv. Et pourtant...

 

La promiscuité puis les échanges avec Mimi, un être résolu à s'en sortir, mieux à sortir de là le plus rapidement possible allait constituer pour moi un formidable levier à ma "résurrection". J'avais attenté à ma vie comme ultime solution croyant qu'un amour attache alors qu'il s'éprouve sûrement et longuement pour seule preuve de son existence et de la mienne.

Du contact avec Mimi, j'avais trouvé des manières de dialoguer : nous échangions à l'aide d'une ardoise, mais très vite par le seul regard et une certaine "emtélépathie" je devinais ses demandes et elle, sentait le moment de s'adresser à moi, plongée la plupart du temps dans mes transcriptions d'entretiens. J'errais de mon ordinateur (privé de wifi) au fond du couloir duquel protégée à l'intérieur d'une bulle, j'observais le monde "dehors". Mimi a découvert le lecteur dvd équipé d'un casque avec la tirette volume au maximum. Reggiani, AZnavour et Piaf ont ainsi retrouvé le chemin de son oreille. Je me souviens lui avoir visionné "Je l'aimais". Elle m'a alors longuement et intensément regardé. Mais le moment le plus magique a été celui où nous avons appris à partager le café, elle, en se l'injectant par une seringue d'alimentation et moi tout bêtement avec la tasse coupée en deux, en cachette des infirmières.En cachette aussi, le chemin vers l'autonomie où lorsque MImi chutait, je l'aidais à se relever seule, également quand je la laissais fermer les volets, s'agiter vers l'indépendance qu'elle voulait coûte que coûte reconquérir. Retourner chez elle était une obsession, retrouver la seule compagnie de son chat. Les visites qu'on lui rendait, semblaient la confiner dans un rôle de légume privé des plaisirs de la vie. Il n'était pas rare qu'on s'empiffre de pâtisseries devant elle qui ne se nourrissait plus que de bouillies verdâtres infectes.

C'est à ce moment que j'ai appris ce qu'était que prendre un café, bien au delà du goût et de l'arôme, et même de l'endroit. Le plaisir et la joie de savoir l'autre partager la même chose en toute complicité.... Cette confrontation, dualité au départ avec Mimi, imposée par les circonstances allait m'apprendre, me réapprendre les choses simples de la vie, à me nourrirdes autres et me guérir d'un mal immédiat : celui de désirer mourir. Mimi ce n'était pas le paradis mais le retour sur terre, à la réalité, au miracle de la relation humaine, pleine de souffrance et de joie.

Je n'espérais pas encore mais je ne désespérais plus.Mimi m'avait réappris à vivre, c'est à dire à être présente simplement.Dans la pénombre, une ardoise était glissée sur mon drap "bonne nuit. mimi".

Alexandre Jollien, Le métier d'homme, Seuil, 2002 :

"Je souhaite une nouvelle fois diriger le regard vers ceux que Schopenhauer nomme les sociis malorum vers les compagnons d'infortune, nos compagnons d'épreuve.(...)La formation de la personnalité exige comme singulier point de départ, un dépouillement radical: se (re)connaître vulnérable, perfectible, prendre conscience d'évoluer en terres incertaines..."

 

Pour la petite histoire ou la grande pourquoi pas? Mimi a regagné son domicile après un bref passage à l'hôpital local après moins d'un mois suite à son opération. Les hommmes, les femmes font l'Histoire par leurs petites histoires tissées de courage, de faiblesses et d'amour. Mimi est une grande femme.

 

 

 

www.lapetitechambre.ch, un film suisse miraculeux d'émotions simples

 

La tête en friche de Jean Becker 

 

 

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